Spa, le 11 mai 1982
Mon Colonel
Depuis le 15 février 1980, vous présidiez aux destinées de notre bataillon ; 27 mois de commandement au Douze, cela doit compter dans une carrière militaire… autant de mois aux ordres du Lt. Colonel B.E.M Antheunissens, cela peut aussi compter dans une expérience militaire.
Aujourd’hui, alors que vous vous apprêtez à passer une derniere fois le Régiment en revue, j’aurais souhaité, dans les colonnes de ce « Bivac », apporter un témoignage sur ce que fut la vie au Douzième de Ligne durant cette période.
J’ai personnellement eu la chance de faire la connaissance du 12Li, juste apres votre prise de Commandement.
Cela se passa le 3 mars 1980 ; nous étions ce lundi là quelques jeunes officiers fraîchement sortis de l’Ecole d’Infanterie, impatients de découvrir leur nouvelle unité. Coupable impatience que celle-là !
En effet, à peine avions-nous franchi le Corps de Garde, que nous nous retrouvions face à un Commandant S3 de son état, dont l’air grincheux et l’humeur hargneuse aurait réussi à faire fuir une brigade entière.
Nous tombions paraissait-t-il, en plein préparatifs de manœuvres, et il n’y aurait pas de place pour de nouveaux arrivants, sauf pour ceux qui pourraient sans délai, faire montre de leur haute connaissance de l’art militaire via un petit interrogatoire.
De stratégie il en fut en fait fort peu question dans cette épreuve qui s’acheva tard dans la journée derrière un comptoir. Finalement, après maintes péripéties, le voile se leva sur cette scène mystérieuse et nous comprîmes que, sous le masque de ce S3 que nous avions tant maudit, se cachait celui qui allait être notre Chef de Corps.
Voilà comment en quelques heures et par une petite mise en scène, vous nous avez fait entrer dans le grand jeu des traditions du Douzième de Ligne.

Traditions ! Il n’est pas de meilleur vocable que celui-ci pour définir ce que fut votre commandement. Bien sûr Il y eut ce folklore auquel vous paraissiez si attaché et dont je viens de rappeler une petite anecdote, mais surtout il y eut cette volonté inébranlable de suivre toujours le chemin tracé par les anciens, et qui a déjà mené si souvent le Régiment à la gloire.
Pourtant, les violents soubresauts qui agitèrent notre armée ces derniers temps (problème de personnel, insuffisance de matériel, de carburant, de munitions etc…) auraient pu vous astreindre à garder le Bataillon soigneusement calfeutré dans ses murs, mais les faits, l’ont prouvé, cette idée ne vous est même pas venue à l’esprit, et le drapeau du 12 continua de flotter plus haut que tous les autres.

A ce sujet, certains se souviendront peut-être des propos tenus en janvier dernier par le président de la fraternelle, 12 Li de Liège à l’occasion de la remise des insignes de béret, aux jeunes recrues de la 1Fus : « Souvenez-vous que vous êtes chacun dépositaire d’une parcelle d’un capital de gloire, d’un esprit de corps, d’une tradition qu’il vous appartiendra de préserver et de transmettre »
Eh bien, il y en a eu des jeunes et des moins jeunes qui depuis 27 mois se sont mis à porter avec plus de fierté encore ce petit perron liégeois, symbole de notre unité.
Songeons en cela à tout ceux qui ont participé à l’un des 6 Chalfusas victorieux, aux autres qui s’y sont vaillamment défendus mais sans y décrocher la palme, à l’équipe de natation qui fin 81 surclassa, toutes les unités de la Brigade, à l’équipe de tir qui en fit de même en 1982, aux Eclaireurs qui vainquirent les meilleures unités blindées lors d’un challenge de tir CVRT, aux fusiliers qui en octobre 81 conquirent sur les pentes de L’Eggeberge, la dernière citation du bataillon,…
Comment expliquer ces résultats ?
Pas de solution miracle, pas de potion magique non plus, tout simplement une façon de commander qui vous était propre et que vous aviez jadis parfaitement décrite dans ce « Bivac » :
« Nous essayons honnêtement dans notre bataillon d’enseigner le métier de soldats; nous le faisons simplement, sans cris inutiles, en étant persuadé que l’essentiel est la coopération de tous, l’acceptation de l’effort physique, parfois joyeux, parfois brutal, mais celui qui accepte cette formation en tirera profit pour sa vie entière » (novembre 1981).
Par votre présence, par votre exemple, vous saviez susciter cette acceptation auprès de tous, du soldat au chef de Peloton.
En effet,
-Il faut vous avoir vu accompagner des pelotons dans des « speed march » ou des « dropping », pour comprendre pourquoi chacun pouvait, à chaque occasion, dépasser ses limites.
-Il faut avoir défilé avec vous dans les rues de Bastogne, de Vielsalm ou de Kuurne, pour comprendre comment des jambes meurtries par des kilomètres et des kilomètres de route, pouvaient d’un seul coup, retrouver toute leur vitalité à l’approche de ces cités.
-Il faut vous avoir observé parcourant sans relâche le front occupé par votre bataillon lors d’un FTX « cross country », pour comprendre pourquoi les pelotons trouvaient toujours les forces nécessaires pour lancer le dernier assaut ou entamer la dernière infiltration.
Par la force de votre exemple, je compris définitivement et pour la vie, que « Rien ne vaut l’exemple d’un chef, plus il viendra de haut, plus il portera de fruits » (**)
Bref, pourrait-on conclure tout ceci autrement qu’en reprenant cette phrase que m’écrivit, un jour, le Général Robert Close(*) alors que je sollicitais sa participation à un ancien numéro de cette revue : « je suis heureux que votre séjour au 12e de ligne, vous ait laissé un souvenir aussi remarquable, ce qui ne me surprend pas, lorsque vous me dites que vous avez servi sous les ordres de Lieutenant-Colonel Antheunissens « (mars 1980)
Mon colonel, les quelques mots que je me suis permis de vous adresser par le biais de cette lettre ouverte ne sont pas le seul reflet d’une opinion personnelle ; au contraire, ils veulent se faire l’écho de la voix de tous ceux qui ont servis sous vos ordres au cours de ces derniers mois, et qui aujourd’hui à l’heure de votre remise de Commandement, souhaitent, non seulement saluer leur ancien Chef de Corps, mais aussi rendre hommage à celui qui fut en plus pour eux, un « Monsieur »
Le temps dit-on efface bien des choses.
Cependant, si dans les mois et les années à venir le souvenir de vos traits aujourd’hui si familiers s’estompera doucement de l’esprit des anciens Lingards, il est une vérité dont vous pouvez être sure et dont nous devons nous réjouir, c’est que si dans notre monde, les hommes passent, vos idées et vos valeurs, elles, demeureront pour longtemps.
Emmanuel De Ryckel
A l’époque de ce texte, sous-lieutenant de Reserve
(1) Colonel e.r. BEM Paul ANTHEUNISSENS (1936-2020) – Il fut de 1980 à 1982, le 60ème Chef de Corps du Bataillon Douzième de Ligne Prince Leopold.
(*) 1922-2003 Ancien attaché militaire belge à Londres, commandant de 71 à 74, la 17ème brigade blindée de Düren (RFA) puis la 16ème division blindée à Neheim (RFA), ancien sénateur.
(**)Maréchal Rommel



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