On m’a souvent demandé comment j’avais réussi à réunir tous ces artistes, dont certains sont des stars internationales, pour un album hommage à Henri Salvador.
Je n’avais ni plan ni stratégie : tout s’est fait intuitivement.
C’est la curiosité éveillée très tôt dans mon existence par les voix des journalistes et reporters qui m’a guidé.
Réunir des gens, partager des émotions, laisser naître des rencontres, des idées, cela m’a semblé très vite naturel et conduit progressivement à cette phrase du poète et diplomate Brésilien Vinicius de Moraes, : « La vie, c’est l’art des rencontres. »

Dans mon enfance, la radio a donc joué un rôle primordial.
Elle n’était pas un simple bruit de fond : elle était une fenêtre ouverte sur un autre monde que le mien.
Cette radio, ce n’était pas seulement de la musique, c’était surtout des voix. Des voix capables de raconter ce que l’on ne voyait pas, de faire exister des événements lointains, des lieux absents, des instants qui prenaient forme dans mon imagination.
Des voix qui racontaient, oui, mais qui savaient surtout interroger.
Elles invitaient, pour quelques minutes, des personnalités venues de tous les horizons à entrer dans votre intimité, comme si elles s’asseyaient à côté de vous, le temps d’une conversation.
Et sans qu’on s’en rende compte, le monde devenait plus vaste, plus proche, et infiniment plus humain.
Il y eut d’abord le reporter sportif belge Luc Varenne avec lequel les stades d’Europe entraient dans ma maison, les routes du Tour de France et du Tour d’Italie se déroulaient sous mes yeux. À Mexico, Eddy Merckx battait le record de l’heure que je croyais voir, tant il était merveilleusement bien raconté.
Il y avait aussi, à la RTB de l’époque, un certain Jean-Claude Mennessier. Le dimanche après-midi, il parlait à des gens. À tous les gens, et chacun devenait intéressant, simplement parce qu’on lui laissait le temps de raconter son histoire.
Je me souviens aussi du journaliste grand reporter Luc Beyer,qui, depuis Londres, racontait sur les ondes de la radio belge la mort de Winston Churchill, dont il venait tout juste de m’apprendre l’existence.
J’ai appris là, sans le savoir, que le monde ne se comprend pas par les grands discours, je déteste les gens qui parlent trop, mais par l’attention, par l’observation, par la curiosité, par le cœur, par l’art de poser une question et surtout d’écouter la réponse.
Plus tard, ce goût ne m’a pas quitté. Il s’est transformé Il s’est déplacé, il m’a conduit vers d’autres lieux, d’autres cultures, d’autres manières de regarder et de comprendre.
À Rio de Janeiro, notamment,ce vieux réflexe d’enfant — observer, chercher, relier —s’est remis à l’œuvre. Je me suis mis à explorer des histoires, des influences, des trajectoires musicales et humaines qui, à ce moment-là,n’étaient encore que des curiosités. Le reste viendra plus tard. Chaque chose a son rythme, les souvenirs aussi.
Et puis, au Brésil, j’ai rencontré, dans la voix d’un poète, cette phrase à laquelle je m’étais déjà attaché:
« La vie, c’est l’art des rencontres. »
Mais je sais aujourd’hui une chose simple : avant les métiers, avant les choix, avant les titres, il y a toujours une façon de regarder le monde.
Et souvent, tout commença pour moi par une voix.
Emmanuel de Ryckel

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