La langue : clé de la confiance et du cœur”

Ce projet d’album est né d’une rencontre.

La première, bien sûr, avec Henri Salvador dans mon enfance tout d’abord en découvrant sa musique puis en 2005 lors d’une vraie rencontre en face à face .

Puis d’une autre, 10 ans plus tard , tout aussi déterminante : celle de Marcos Valle, légende de la musique brésilienne et, à travers lui, Rencontre avec un Brésil musical d’une richesse et d’une finesse exceptionnelles.

L’idée était claire : faire un album.

Mais une idée, même solide, ne suffit pas toujours à aller au bout de ce qu’elle promet.

Ce qui a permis à ce projet d’atteindre sa sensibilité, sa profondeur, sa qualité, c’est autre chose.

Quelque chose de plus discret, de moins spectaculaire, mais de décisif : la langue.

Depuis toujours, j’ai le sentiment qu’on n’entre vraiment dans un univers qu’en acceptant d’en écouter la voix. À l’adolescence, l’anglais s’est imposé naturellement, porté par les disques, les revues, les livres, par cette impression très simple que la musique élargissait l’horizon.

D’autres langues ont résisté.

Le chinois, l’allemand… non par manque d’intérêt, mais parce que leur musicalité ne rencontrait pas mon oreille. Les mots y restaient plus difficiles à apprivoiser, moins spontanés à mémoriser. L’oreille, parfois, décide avant l’esprit.

Puis le Brésil est arrivé.

Je n’en parlais pas la langue. J’avançais avec le français, l’anglais, beaucoup d’écoute et une curiosité intacte. J’ai suivi à Paris quelques heures de portugais, entre deux missions, au début de ma vie de consultant. Mais là encore, ce n’est pas dans une salle de classe que l’essentiel s’est joué.

Tout s’est joué au contact des artistes.

Cette langue, avec son accent de Rio, sa musicalité évidente, circulait dans les studios comme une musique parallèle. J’ai commencé à la parler simplement, sans assurance excessive, en faisant des efforts visibles. Et ces efforts ont compté.

Les échanges sont devenus plus directs, plus naturels. Les portes se sont ouvertes sans être forcées. Peu à peu, la langue s’est installée, nourrie par la musique, le travail, la fréquentation quotidienne des artistes.

Avec le temps, elle est devenue fluide.

Au point qu’en 2015, on me proposa une mission de deux ans à Rio de Janeiro, dans une entreprise pharmaceutique — confirmation que les langues mènent parfois plus loin qu’on ne l’imagine.

Mais surtout, cette langue a permis au projet d’exister pleinement.

Comprendre ce qui se disait, saisir les nuances, partager les références, entrer dans les conversations sans intermédiaire : tout cela n’a pas transformé le projet, mais sa manière de se déployer.

Parler la langue des artistes n’est pas un détail.

C’est ce qui permet d’atteindre leur précision, leur confiance, leur liberté.

C’est aussi ce qui a fait que je n’étais pas un producteur comme les autres.

Et c’est ainsi que Henri Salvador do Brasil a trouvé sa justesse.

Emmanuel de Ryckel