Le nouveau directeur général de Sanofi, Olivier Brandicourt, a fait toute sa carrière dans des groupes étrangers et atteint les plus hautes fonctions. Ce n’est pas un cas isolé, loin de là.

Le 2 avril, Olivier Brandicourt prendra la tête de Sanofi. Ce Français, qui dirigeait depuis dix-huit mois la division santé du groupe allemand Bayer, revient en quelque sorte au bercail après un quart de siècle de parcours professionnel à l’étranger. Sa trajectoire est comparable à celle de Pascal Soriot, directeur général d’AstraZeneca, huitième laboratoire mondial, de Christophe Weber, qui vient de prendre la tête de Takeda, numéro un japonais, ou encore d’Olivier Bohuon, qui dirige le fabricant britannique des prothèses Smith & Nephew.

Le point commun  de ces Français? Ils ont tous commencé très tôt leur parcours à l’étranger. Leur carrière passe par des études aux États-Unis, un premier poste dans un laboratoire étranger en France ou, plus souvent, un recrutement dans un autre pays. Jean-Pierre Garnier, ex-patron de GSK, a carrément joué sur les trois tableaux. Après avoir complété ses études de pharmacie par un MBA à l’université californienne de Stanford, il a démarré sa carrière dans la filiale suisse de l’américain Schering-Plough. Il a fini par devenir le patron du géant GSK, qu’il a créé lui-même en fusionnant SmithKline Beecham avec le britannique Glaxo Wellcome en 2000.

Le parcours de ces dirigeants devient parfois si international qu’ils en oublient leurs racines françaises. Pascal Soriot, devenu à 53 ans en 2012 patron du laboratoire britannique AstraZeneca, après avoir dirigé Genentec, filiale américaine de Roche, avait été embauché juste après ses études vétérinaires par le français Roussel-Uclaf (devenu par la suite Sanofi)… en Australie.  «Ma famille vit là-bas et j’y prendrai ma retraite. Je suis plus australien que français», a-t-il expliqué il y a quelques mois quand la rumeur voulait qu’il soit candidat à la tête de Sanofi.

Une affaire de génération

Olivier Brandicourt, qui a accepté de diriger le laboratoire tricolore, retrouvera donc la France après vingt-quatre ans d’absence. Ce Français né au Maroc a été jeune médecin en Afrique noire avant de rejoindre le groupe américain Parke-Davis, racheté plus tard par Pfizer. Il avait pris, il y a deux ans, la tête de la division santé de Bayer, à Düsseldorf. Mais son épouse vit à New York. Autre exemple, celui de Bernard Poussot, qui a commencé sa vie professionnelle au Maroc avant d’intégrer des laboratoires américains et de devenir le patron de Wyeth puis de négocier sa fusion avec le géant Pfizer en 2009.

«Ils ont souvent des compétences à la fois scientifiques et managériales, utiles pour la pharmacie» Patrick Biecheler, associé du cabinet Roland Berger

Mais le vrai point commun de ces Français champions de la pharmacie mondiale, c’est peut-être leur âge. «C’est un peu une affaire de génération, explique Patrick Biecheler, associé du cabinet Roland Berger. Il y a quelques décennies, les Américains étaient moins enclins à se frotter à l’international, notamment dans des contrées “exotiques” plutôt que de gravir les échelons dans leur entreprise aux États-Unis. Ce sont les non-Américains – et les Français – qui ont accepté les défis internationaux.» Le choix a été judicieux. «Être responsable d’une structure à l’étranger permet de connaître les grands patrons qui viennent visiter leurs filiales, ce qui n’est pas le cas lorsque l’on est cadre au siège d’un grand groupe», soulignent plusieurs chefs d’entreprise.

Autre avantage: débuter à l’étranger facilite la comparaison entre des cultures et des modes de fonctionnement différents. «Cela donne une ouverture d’esprit et une capacité à réagir de façon atypique. Cela peut être utile à la tête de sociétés où l’innovation technologique est capitale, comme dans le secteur de la santé», précise Stéphane Bancel. Actuel PDG de la biotech américaine Moderna, il a débuté au Japon chez BioMérieux. «Mon parcours international, mon expérience des grands marchés et des pays émergents ont compté pour arriver chez Smith & Nephew», confirme de son côté Olivier Bohuon.

«Le terreau français compte des laboratoires de taille intermédiaire, pendant longtemps tenus par les fondateurs ou un actionnariat familial. Cela a incité les cadres plus ambitieux à s’exporter»

Patrick Biecheler, associé du cabinet Roland Berger

Les Français sont appréciés aussi pour leur formation, de pharmacien (Jean-Pierre Garnier, Christophe Weber, Olivier Bohuon), de vétérinaire (Pascal Soriot), de médecin (Olivier Brandicourt) ou d’ingénieur. Un diplôme, dans la plupart des cas, complété par un cursus en management (HEC pour Pascal Soriot et Olivier Bohuon). «Ils ont souvent des compétences à la fois scientifiques et managériales, utiles pour la pharmacie», explique Patrick Biecheler.

«La France, comme les États-Unis ou la Grande-Bretagne, et dans une certaine mesure, l’Irlande où se trouve un vivier d’usines de médicaments, est un pays où la culture pharmaceutique est forte, ce qui contribue à la formation de patrons dans ce secteur», souligne Olivier Bohuon. Mais «le terreau français compte surtout des laboratoires de taille intermédiaire, pendant longtemps tenus par les fondateurs ou un actionnariat familial. Cela a incité les cadres plus ambitieux à s’exporter, y compris au sein de ces entreprises», ajoute Patrick Biecheler.

«Réfléchir dans une langue étrangère»

La langue n’est pas forcément un handicap. Olivier Brandicourt, recruté par Bayer en 2013, ne parle pas un mot d’allemand. Cela peut même être «un atout», souligne le consultant américain Roger Dooley, en pointant des études qui révèlent que l’on est «plus rationnel, plus à distance de l’émotion, quand on réfléchit dans une langue étrangère».

Ces Français n’ont pourtant pas créé un réseau entre eux. Christophe Weber, qui arrive chez Takeda, ne connaissait pas auparavant François-Xavier Roger, nommé directeur financier du groupe nippon en 2013. S’il est un réseau, ce serait plutôt celui des anciens de GSK: le groupe britannique qu’a dirigé Jean-Pierre Garnier a accueilli dans ses rangs Christophe Weber ou Olivier Bohuon. Mais aussi… le Germano-Canadien Chris Viehbacher, qui sortait de GSK quand il a pris la tête de Sanofi fin 2008 et qu’Olivier Brandicourt remplace aujourd’hui. (Le Figaro 23 Mars 2015)