Rio de Janeiro, janvier 2021, vue imprenable depuis Arpoador en attendant un coucher du soleil au milieu des amoureux,

Au loin, une mer de parasols bariolés de 4 kilomètres de long, épouse de près la courbure de la baie d’Ipanema.

Une mer qui semble tellement dense et calme, mais abrite en fait une réalité parallèle à celle de nos contrées grelottant sous l’hiver.

Sans masque ni le moindre geste barrière, des milliers de cariocas jeunes ou vieux, pauvres ou riches se moquent de ce qui se trame juste un peu plus loin dans les hôpitaux surchauffés et saturés de la ville.

Ce soir, quelques lignes dans un journal annoncent “ Mais uma livraria fecha no Rio de Janeiro”, une nouvelle librairie ferme ses portes à Rio.

Un signal, un destin dans cette ville qui fut un jour la capitale du Brésil ?

Ce soir par cette nouvelle, je réalise qu’une fraction de ce peuple que j’adule, devient petit à petit un peu plus imbécile.

Car une librairie qui meurt à Rio, c’est un endroit de moins d’où naissent les rêves,

C’est un peu de notre liberté qui s’en va,

La liberté des émotions que l’on aimerait emporter avec soi,

La liberté de nous arrêter en flânant devant une couverture, un titre que l’on trouve simplement joli,

La liberté d’une rencontre non désirée mais déterminante, d’un hasard qui ne se reproduira pas,

C’est un peu de temps aussi qui se fige à tourner un simple livre d’image.

Une librairie qui meurt à Rio, c’est hélas dans ce monde, un peu plus de pâturages à brouter pour le troupeau grandissant des imbéciles.

Quand une librairie meurt à Rio, c’est un pas en avant vers le gouffre qui s’annonce,

Gouffre où la vérité ne reposerait plus désormais que sur de fausses nouvelles répandues sur des messageries instantanées,

Gouffre où l’histoire n’apparaîtra bientôt plus que sur des murs de lumières que l’on gobera comme des mouches grasses,

Gouffre où les mômes resteront de marbre face à des pages en papier qu’ils ne sauront même plus comment tourner,

Gouffre qui raisonnera pourtant comme une petite musique concordante dans le ciel de plus en plus bleu des imbéciles.

Car quand une librairie meurt à Rio de Janeiro ou ailleurs,

C’est un peu la mémoire du monde aussi qui fout le camp,

C’est un lieu en moins pour trouver ce qu’on ne cherche pas,

C’est une prison qui naît pas à pas, celle que rêvent quelques-uns de construire pour nous à leurs profits

Celle qui nous engonce peu à peu dans un cocon culturel dégoûtant, remplis d’illusions de profusion alors qu’elles ne contiendront jamais, sans nous en rendre compte, que le même ragoût,

La soupe des imbéciles pour quelques temps encore en liberté.

Une librairie qui meurt à Rio de Janeiro, c’est assommant car ça n’en finit pas,

Letras e expressões Ipanema , Toca do vinicius Ipanema, Argumento Rio design Barra, Livraria Timbre Gávea, Livraria Cultura, BossaNova & companhia , … et tant d autres . Autant d’endroits qui m’ont fait aimer profondément cette ville, par le nombre de rues que j’arpentai à la recherche de l’inconnu, par le nombre de rencontres que j’y fis, par les rêves que j’y nourris, d’apprendre cette langue, de découvrir son peuple, sa terre, son histoire …

Oui décidément, une librairie qui meurt à Rio de Janeiro ou ailleurs, ce n’est souvent hélas, alors que d’autres sombrent, qu’un simple nuage un peu gris dans le ciel toujours bleu des imbéciles.

Alors, il nous reste un seul espoir, ne soyons pas seulement spectateurs, achetons, lisons, offrons des livres, à Rio de Janeiro ou ailleurs, c’est juste le gage futur, certes incertain, d’un petit nombre d’imbéciles en moins.

EMMANUEL

Petit texte initié lors de mon premier jour à Rio ce 10 janvier 2021 et terminé tranquillement ce 15 février en écoutant comme toujours la musique que j’aime